Bour Marcel, (domiciliérue du Calvaire)

 


Nous logions à sept personnes dans la cave : il y avait mes parents, mon frère Jean-Louis, ma sœur Marie et moi, ainsi que monsieur et madame Kosuta qui nous avaient rejoints parce qu’ils n’avaient pas de sous-sol sécurisant dans leur maison. Nous logions dans deux caves bétonnées, séparées par un mur. Lors des accalmies, les dames cuisinaient à l’étage et nous séjournions alors en haut.

Je me souviens, comme si c’était hier, des événements de novembre-décembre 1944 dont j’ai été le témoin.

Le 28 novembre, deux jeunes S.S. étaient venus dans la maison et comptaient s’installer dans les combles pour tirer à vue sur les Américains qui circulaient près de l’ancien café Lacour.

Mon père, conscient du danger, osa leur dire : « Malheureux ! Mais que comptez-vous donc faire, à deux, contre eux ? ».

Le plus fougueux répondit :« Aufhalten können wir den Ami nicht mehr. Aber hier ist das Gelände günstig, denn wir können ihm noch einen spielen ». (Nous ne pourrons plus arrêter le Ricain, mais ici, l’endroit est propice pour lui jouer un tour).

Très réticent face à l’affrontement qu’il jugeait fol et téméraire, son compagnon plus âgé l’accompagna cependant au grenier. Le brave gars put encore dire à mon père : « Wir waren 5 Brüder, 4 sind schon gefallen. Ich bin der letzte Überlebende ! Ich werde mich schnell aus dem Staub machen als Saarländer! (Nous étions 5 frères, 4 sont déjà tombés ; je suis le seul survivant. Je vais prendre la poudre d’escampette en tant que Sarrois).

- Warum wollen Sie dann noch schiessen ? » s’étonna mon père. (Pourquoi tenez-vous donc tant à tirer ?).

Mais, impatient d’en découdre, le plus intrépide répondit sèchement :« Hier sind wir nicht im Kindergarten, sondern im Krieg. Und im Krieg wird geschossen ! » (Ici, nous ne sommes pas au jardin d’enfants, mais à la guerre. Et à la guerre, il faut tirer).

Ayant découvert les tuiles, ils décochèrent deux rafales et aussitôt un feu d’enfer se déclencha sur la bâtisse. Des grenades incendiaires furent lancées sur la maison et leur déflagration provoqua des flammes qui ravagèrent tout notre mobilier.

La fumée toxique s’en dégageant inonda notre cave. Papa et son ami attaquèrent à la pioche le soupirail du local arrière pour évacuer au plus vite ce brouillard asphyxiant. Puis, sortant par-devant, ils agitèrent le drapeau blanc qui fut, en un instant, criblé de balles. Les Américains s’approchèrent, méfiants. Le va-t’en-guerre S.S. gisait mort, dans les escaliers. Son Kamarad  timoré avait pu s’éclipser après l’échange meurtrier !

Sans autre forme de procès et sans ménagements, les Hockey (les fantassins U.S. disaient toujours O.K., d’où leur surnom) appréhendèrent manu militari 

Monsieur Kosuta et mon père. Comme les Américains pensaient que c’étaient eux qui avaient tiré, ils furent emprisonnés à Cherbourg dans un camp d’internement !

Notre vache fut tuée dans l’étable, il fallut l’enterrer. (Quant à la génisse rescapée, elle fut casée chez Monsieur Muller. Choquée par les événements, la bête ne parvint plus jamais à vêler). En revanche, poules et lapins avaient survécu aux déflagrations.

Les jours suivants, j’allais en compagnie de Muller Julien (ancien chef de corps des sapeurs-pompiers à Tenteling), chercher du ravitaillement (pain sec, confitures...) pour nourrir ma famille.

 

 En effet, après la dévastation de notre logis, nous vivions chez les Muller où les soldats U.S. nous avaient menés. Quelle promiscuité  à partager dans cette cave de 3 m sur 3 ! Nous créchions sur le tas de charbon. Le père Muller, lui, dormait sans aucune appréhension dans sa chambre, enterrée à mi-hauteur. « Si un obus entre par la fenêtre, il passera au-dessus de mon lit. Je ne crains rien ! » plaisantait-il.

Son fils Julien et moi, avions tous les deux 13 ans. C’est un âge propice où l’on ignore le danger. Nous faisions des « patrouilles » dans le village. Nous avons ainsi pu voir deux soldats allemands tués, couchés face contre terre. L’un d’eux était un observateur, défenestré du clocher lors d’un tir direct dans la tour. L’autre fut abattu devant les marches de la maison Wendel. (En fait, il s’agit d’un fantassin U.S. comme en témoignera Marie Wendel). Par ailleurs, nous avons assisté à l’arrestation de douze fantassins américains capturés par deux S.S. dans la Hinner’gass (Maison Emile Adamy).

 

 Je servais chaque matin la messe célébrée par l’abbé Jung dans la cave du presbytère où de nombreuses familles se réunissaient.

Quotidiennement aussi, je partais récupérer un peu de nourriture dans notre maison abandonnée. Un jour, venant à peine de charger mes bras de victuailles, une bombe pulvérisa la maison. Adieu poules, lapins !

Nous avons pu apprécier chez nos libérateurs la quantité (phénoménale à nos yeux) de provisions de toutes sortes. Nous croulions sous le chocolat, les conserves. En sillonnant le secteur, j’ai découvert, près du Biehl (à hauteur de la maison Siebenschuh dans le chemin creux), un char allemand qui avait brûlé avec ses tankistes.

 

Il était curieux de constater par ailleurs le nombre de fusils allemands jonchant le sol, la crosse écrasée, dans le but évident de ne pas tomber intacts entre les mains de leurs ennemis.  Dans les vergers, nous avons retrouvé des tas énormes de poudre explosive et du matériel inutilisé de toute sorte.